Rôle des guêpes et frelons dans les écosystèmes : prédateurs indispensables ou nuisibles ?
Les guêpes ont mauvaise presse. Agressives, piquantes, envahissant les pique-niques... Elles concentrent sur elles toute la méfiance du grand public envers les insectes sociaux. Pourtant, les sciences écologiques dressent un portrait bien plus nuancé : ces prédateurs généralistes jouent un rôle de régulation irremplaçable dans les écosystèmes tempérés. Tour d'horizon d'un insecte injustement diabolisé.
Points clés à retenir
- 1Une colonie de Vespula vulgaris consomme 1 à 2 kg d'arthropodes par saison — principalement des ravageurs agricoles.
- 2Les guêpes pollinisent environ 960 espèces végétales dans le monde, dont certains figuiers et orchidées qui en dépendent exclusivement.
- 3Les guêpes natives (Vespula, Polistes) ont co-évolué avec les écosystèmes européens : leur présence est globalement bénéfique.
- 4Le frelon asiatique (Vespa velutina), espèce invasive, est une menace documentée pour les abeilles sans équivalent parmi les guêpes natives.
- 5Le bilan global des guêpes natives en agriculture est positif selon l'INRAE, notamment en viticulture et arboriculture fruitière.
1. La mauvaise réputation des guêpes : mythe ou réalité ?
La guêpe concentre sur elle une hostilité que les abeilles, pourtant également piquantes, n'inspirent pas. Cette asymétrie perceptuelle s'explique par plusieurs facteurs : les guêpes sont plus agressives en fin d'été, leurs piqûres surviennent souvent dans des contextes conviviaux (repas, barbecues), et contrairement aux abeilles, elles ne produisent pas de miel.
Or, cette mauvaise réputation occulte un bilan écologique que la science reconsidère profondément depuis les années 2000. En 2011, une étude coordonnée par l'University of Otago (Nouvelle-Zélande) publiée dans Insect Conservation and Diversitya mis en évidence l'ampleur des services écosystémiques fournis par les Vespidae — services qui restaient largement sous-évalués car moins visibles que ceux des abeilles.
En France, les guêpes appartenant aux genres Vespula, Dolichovespula et Polistessont des espèces natives qui font partie intégrante des écosystèmes tempérés européens depuis des millions d'années. Elles ont co-évolué avec les plantes, les insectes et les vertébrés de nos régions. Pour comprendre leur biologie, lire notre article sur la biologie des Vespidae.
Ce qui distingue les guêpes des espèces indésirables
Guêpes natives
- Co-évolution avec l'écosystème local
- Prédateurs naturels présents
- Populations auto-régulées
- Rôle de biocontrôle documenté
Espèces invasives (ex : V. velutina)
- Aucun prédateur naturel en Europe
- Croissance exponentielle non régulée
- Impact sur les abeilles documenté
- Classé espèce envahissante UE
2. Service de biocontrôle : les guêpes comme prédateurs
Le service le plus important fourni par les guêpes sociales est leur rôle de prédateur généraliste d'arthropodes. Les ouvrières chassent activement des insectes pour nourrir les larves de la colonie, exerçant une pression de prédation considérable sur les populations d'insectes phytophages.
1–2 kg
d'arthropodes/saison
Consommés par une colonie de Vespula vulgaris (Univ. of Otago, 2011)
Centaines M£
valeur du biocontrôle
Estimation économique au Royaume-Uni (Wilson & O'Brien, Royal Society B, 2014)
~4 millions
de mouches/colonie/saison
Équivalent en Vespula germanica (Univ. of Sussex, 2019)
Quels ravageurs les guêpes éliminent-elles ?
Les guêpes communes (Vespula vulgaris, V. germanica) sont des prédateurs généralistes : elles capturent ce qui est disponible et accessible. Leur spectre de proies comprend, par ordre d'importance :
- Mouches et diptères (40 à 50 % des captures selon les études) — dont les mouches des fruits ravageuses des cultures
- Chenilles de lépidoptères — tordeuses de la grappe en viticulture, pyrales dans les vergers
- Larves de coléoptères — dont les coléoptères xylophages et les chrysomèles
- Pucerons et autres hémiptères suceurs de sève
- Araignées, bien que moins fréquemment
Reconnaissance institutionnelle en France
L'INRAE (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement) recense les guêpes natives parmi les agents de lutte biologique contre les tordeuses et pyrales dans les vignobles et vergers français. Plusieurs domaines viticoles du Bordelais et de Bourgogne ont documenté une corrélation entre la présence de colonies de Vespula en bordure de parcelles et une réduction des dommages dus aux tordeuses de la grappe (Lobesia botrana) sans recours aux insecticides.
3. Pollinisation secondaire : un rôle méconnu
Les guêpes sont bien moins connues comme pollinisateurs que les abeilles ou les bourdons — et pourtant leur contribution à la pollinisation est réelle et, pour certaines espèces végétales, irremplaçable.
Contrairement aux abeilles, les guêpes ont peu de poils sur leur corps, ce qui limite le transport du pollen. Leur efficacité pollinisatrice est en général inférieure à celle des abeilles pour une même visite florale. Mais leur rôle devient déterminant dans deux contextes particuliers :
Pollinisation des figuiers (Ficus)
Certaines espèces de figuiers tropicaux et méditerranéens sont pollinisées par des guêpes figophages (Agaonidae) qui pondent leurs œufs à l'intérieur des figues. Cette relation de symbiose est l'une des plus documentées en biologie de la pollinisation.
Pollinisation des orchidées par tromperie
Certaines orchidées (genres Ophrys, Epipactis) attirent les guêpes mâles en imitant les phéromones sexuelles des femelles. Les mâles tentent de s'accoupler avec la fleur et transfèrent les pollinies. Une manipulation évolutive spectaculaire sans récompense pour l'insecte.
Au total, une revue de littérature publiée par Ollerton et al. en 2011 dans le journal Annals of Botany a recensé environ 960 espèces végétalesdépendant des guêpes pour tout ou partie de leur pollinisation. Ces plantes constituent un maillon de biodiversité auquel d'autres espèces sont directement liées.
En Europe tempérée, les guêpes jouent un rôle de pollinisateur de substitution important en automne, lorsque les abeilles sont moins actives et que le lierre (Hedera helix) et d'autres plantes à floraison tardive ont besoin d'être pollinisées. Cette contribution automnale est souvent invisible mais écologiquement significative.
Le savais-tu ?
Une colonie de guêpes jaunes (Vespula germanica) peut consommer l'équivalent de 4 millions de mouchesau cours d'une saison estivale — soit plusieurs kilogrammes de biomasse animale. Ce chiffre, issu d'une étude de l'University of Sussex publiée en 2019, illustre l'ampleur réelle du service de régulation des populations d'insectes exercé par une seule colonie. À l'échelle d'un territoire, le cumul de dizaines ou de centaines de colonies représente un filtre biologique d'une puissance considérable.
4. Les guêpes en agriculture : alliées ou ennemies ?
En agriculture, la guêpe est souvent perçue comme un insecte nuisible, surtout en viticulture où les ouvrières peuvent endommager les raisins mûrs en fin de saison. Cette réputation est partiellement fondée — mais elle occulte un bilan beaucoup plus nuancé.
| Contexte | Impact positif | Impact négatif | Bilan |
|---|---|---|---|
| Viticulture | Prédation des tordeuses de la grappe (Lobesia botrana) | Dommages aux raisins mûrs en septembre-octobre | Positif en saison, négatif à la récolte |
| Arboriculture fruitière | Prédation des larves de coléoptères et pucerons | Légère prédation des fruits mûrs (prunes, figues) | Globalement positif (INRAE) |
| Grandes cultures | Prédation des pucerons, chrysomèles | Impact négligeable sur cultures céréalières | Positif net |
| Maraîchage | Prédation mouches des fruits, aleurodes | Piqûres des travailleurs en serre | Variable selon le contexte |
Plusieurs études coordonnées par l'INRAE et la Wageningen University (Pays-Bas) ont documenté l'utilisation potentielle des guêpes natives comme agents de lutte biologique en viticulture. Des dispositifs de semi-domestication sont même testés, visant à favoriser la présence de colonies de Vespula à distance de sécurité des parcelles pour maximiser le biocontrôle tout en limitant les dommages à la récolte.
Un nid de frelon asiatique près de votre rucher ou de vos cultures ?
Contrairement aux guêpes natives, le frelon asiatique est une menace documentée pour les abeilles et l'apiculture. Signalez-le rapidement à un professionnel certifié pour une intervention dans les meilleurs délais.
Signaler un nid de frelon asiatique5. Espèces natives vs espèces invasives : une nuance essentielle
L'un des contresens les plus répandus dans le discours public est d'amalgamer toutes les guêpes et tous les frelons dans une même catégorie d'“insectes dangereux à éliminer”. Or la distinction entre espèces natives et espèces invasives est fondamentale pour comprendre les enjeux écologiques réels.
Le frelon européen (Vespa crabro) — espèce native
- Présent en Europe depuis des millénaires, co-évolué avec les écosystèmes locaux.
- Ses prédateurs naturels sont présents : certains oiseaux (guêpiers, bondrée apivore), araignées, frelons-araignées (Philanthus triangulum).
- Rôle écologique positif documenté : biocontrôle des insectes, pollinisation nocturne.
- Protégé par la loi en Allemagne depuis 1987 — destruction d'un nid passible d'amende.
- Faible impact sur les abeilles domestiques comparé au frelon asiatique.
Le frelon asiatique (Vespa velutina) — espèce invasive
- Introduit accidentellement en France vers 2004 depuis l'Asie du Sud-Est (probablement via poterie de Chine).
- Aucun prédateur naturel efficace en Europe — populations non régulées.
- Impact documenté sur les abeilles domestiques : le frelon chasse en vol stationnaire devant les ruches et capture les butineuses en vol (ANSES, 2018).
- Classé espèce exotique envahissante préoccupante pour l'Union européenne par règlement EU 1143/2014.
- Sa destruction est encouragée par les pouvoirs publics dans les 96 départements colonisés.
Les guêpes communes (Vespula, Polistes) — espèces natives
- Présentes depuis toujours dans les écosystèmes européens.
- Régulées naturellement par les ressources alimentaires et les conditions climatiques.
- Rôle de biocontrôle agricole reconnu par l'INRAE.
- Non protégées en France mais leur destruction n'est pas encouragée hors contexte de danger direct.
- Destruction de nids en saison recommandée uniquement si localisation dangereuse (abords de lieux de vie).
Pour une comparaison détaillée entre les deux frelons présents en France, consultez notre article sur le comparatif frelon européen vs frelon asiatique. Pour comprendre l'impact du frelon asiatique sur l'apiculture en particulier, lire notre dossier sur l' impact sur les ruches et l'apiculture.
6. Que se passe-t-il si les guêpes disparaissaient ?
Cette question, exploitée par des exercices de modélisation écologique, permet d'objectiver la valeur d'un groupe d'espèces souvent sous-estimé. Les conséquences d'une disparition des guêpes sociales des écosystèmes tempérés européens seraient significatives et multifactorielles.
Explosion des populations de ravageurs
Sans la pression de prédation exercée par les Vespula, les populations de mouches, chenilles phytophages et larves de coléoptères seraient libres d'augmenter sans régulation naturelle. Les services phytosanitaires anticipent un recours accru aux insecticides chimiques pour compenser ce service écologique perdu.
Perte de pollinisation de substitution
Environ 960 espèces végétales dans le monde dépendent des guêpes pour tout ou partie de leur pollinisation. La disparition des guêpes entraînerait un effondrement de la reproduction de ces plantes, avec des effets en cascade sur les espèces qui en dépendent pour leur alimentation ou leur habitat.
Effondrement de chaînes alimentaires
Les guêpes sont une source de nourriture pour plusieurs prédateurs : la bondrée apivore (Pernis apivorus) est spécialisée dans la prédation des larves de guêpes et nourrit ses poussins exclusivement de gâteaux de guêpes. Les araignées, les guêpiers d'Europe et de nombreux insectivores dépendent également des guêpes adultes comme proies.
Augmentation des coûts agricoles
La valeur économique du biocontrôle exercé par les guêpes est estimée à plusieurs centaines de millions d'euros en Europe. Sa disparition se traduirait par une augmentation proportionnelle des dépenses phytosanitaires pour les agriculteurs.
Ce tableau met en évidence que les guêpes natives sont des espèces clés de voûte de nos écosystèmes : leur disparition aurait des répercussions disproportionnées par rapport à leur biomasse relative. Cette réalité contraste fortement avec la perception populaire qui les classe parmi les insectes les moins désirables.
Pour approfondir la biologie de ces insectes et mieux comprendre pourquoi ils méritent d'être connus plutôt que redoutés, lire notre article sur la classification et la diversité des Hyménoptères.
Vous avez repéré un nid de frelon asiatique ?
Contrairement aux guêpes natives qui jouent un rôle écologique positif, le frelon asiatique est une espèce invasive dont la destruction est encouragée par les autorités. Signalez-le à un professionnel certifié.
Signaler un nid de frelon asiatiqueFAQ — Questions fréquentes
Les guêpes sont-elles vraiment utiles à la nature ?
Oui, leur rôle de prédateur d'insectes ravageurs est scientifiquement documenté. Une colonie de Vespula vulgaris peut consommer 1 à 2 kg d'arthropodes par saison — mouches, chenilles, larves de coléoptères. La valeur économique de ce service de biocontrôle a été estimée à plusieurs centaines de millions de livres sterling par an au Royaume-Uni (Royal Society B, 2014). En France, l'INRAE les reconnaît comme agents de lutte biologique dans les vignobles et les vergers.
Pourquoi les guêpes sont-elles plus agressives en fin d'été ?
En automne, la colonie entre en phase de déclin : les larves cessent de produire les sécrétions sucrées (trophallaxie) dont se nourrissent les ouvrières adultes. Ces dernières doivent trouver des sources de sucre alternatives — fruits mûrs, boissons sucrées — et sont plus irritables car elles manquent de leur nourriture habituelle. La colonie est aussi en fin de vie, ce qui amplifie le comportement défensif.
Le frelon asiatique est-il plus nuisible que les guêpes natives ?
Oui, car c'est une espèce invasive sans prédateurs naturels en Europe. Contrairement aux guêpes natives qui ont co-évolué avec les écosystèmes locaux pendant des millions d'années, le frelon asiatique (Vespa velutina) exerce une pression de prédation déséquilibrée sur les abeilles domestiques et sauvages. Son impact a été documenté par l'ANSES en 2018 et il est classé espèce exotique envahissante préoccupante pour l'Union européenne.
Les guêpes peuvent-elles servir en agriculture biologique ?
Oui, plusieurs études européennes (INRAE, Wageningen University) documentent l'utilisation des guêpes natives comme agents de biocontrôle dans les vignobles et vergers. Elles prédatent les tordeuses de la grappe, les pyrales et d'autres ravageurs. Certains viticulteurs européens favorisent activement la présence de colonies de Vespula à distance de sécurité de leurs parcelles pour bénéficier de ce service naturel.
Est-il légal de détruire un nid de guêpes ?
Les guêpes natives (Vespula, Polistes, Dolichovespula) ne sont pas protégées en France, contrairement au frelon européen (Vespa crabro) qui bénéficie d'une protection légale en Allemagne. La destruction d'un nid de guêpes est donc légale en France. Cependant, faire appel à un professionnel certifié reste fortement recommandé pour des raisons de sécurité : une colonie mature peut mobiliser plusieurs centaines d'individus en quelques secondes.
Que se passerait-il si toutes les guêpes disparaissaient ?
La disparition des guêpes entraînerait une augmentation significative des populations de ravageurs agricoles (mouches, chenilles, larves de coléoptères), la perte des services de pollinisation de substitution pour ~960 espèces végétales, et l'effondrement de chaînes alimentaires entières — guêpes, larves et adultes étant une source de nourriture pour les oiseaux insectivores, araignées, crabrons et autres prédateurs.